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14e MembreMuntu

Savoirs

Moi blanchi, moi authentique : l’ennemi dans le miroir

Portrait de Mobali Makasi

Rédigé par Mobali Makasi

Dans l’émission « Moi blanchi vs moi authentique », Franco, porte-parole de la Brigade Anti Négrophobie, avance que la domination historique n’a pas seulement marqué les corps et les institutions, mais aussi la manière dont chacun se pense. Retour sur ses concepts, ses images et la question qu’il laisse à chacun face au miroir.

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6 minutes

« Et si l’ennemi extérieur avait réussi à fabriquer son meilleur allié à l’intérieur de nous-mêmes ? » C’est par cette question que Franco, porte-parole de la Brigade Anti Négrophobie, ouvre le texte qu’il a transmis après l’émission « Moi blanchi vs moi authentique », diffusée le 4 octobre 2026 sur Mobali Makasi, pour préciser sa pensée. Elle sert de fil conducteur à toute sa réflexion : comment une domination ancienne peut-elle continuer d’agir de l’intérieur, à travers le regard que l’on porte sur soi ?

Son point de départ est historique. Franco interroge les mécanismes par lesquels plusieurs siècles d’esclavage négrier, de colonisation et de suprématie blanche ont pu agir « non seulement sur les corps et les institutions, mais jusque sur les systèmes de référence à partir desquels les populations afro apprennent à se percevoir et à interpréter le monde ».

Ce que Franco appelle le « moi blanchi »

Au centre de son analyse se trouve le « moi blanchi ». Franco le conceptualise comme « l’intériorisation de coordonnées « blancocentrées » qui ont historiquement pris le pas sur les référentiels afro ». Ces coordonnées, écrit-il, « continuent d’être transmises et réactualisées jusqu’à pouvoir être perçues comme naturelles ».

Tout tient à ce dernier mot. Dans la lecture de Franco, ce qui a été imposé finit par ne plus être ressenti comme tel : il devient une évidence, une façon « normale » de voir. C’est ce qui fait du « moi blanchi » un « ennemi intérieur », selon son expression, bien plus difficile à identifier qu’un adversaire qui se tiendrait en face.

Le « moi authentique », qu’il lui oppose, n’est pas défini dans son texte par une liste de traits. On peut le comprendre comme ce que le « moi blanchi » recouvre : un rapport à soi construit à partir de ses propres systèmes de référence.

Une généalogie historique et institutionnelle

Pour Franco, comprendre cet ennemi intérieur « exige de remonter jusqu’aux mécanismes qui lui ont permis de prendre place, puis de se maintenir et de se transmettre ». Sa démarche est d’abord généalogique : il relie le « moi blanchi » à l’histoire longue de la traite, de l’esclavage colonial et de la colonisation, dont les effets, selon lui, continuent de se transmettre.

Ces faits historiques sont largement documentés par les historiens. L’apport propre de Franco se situe ailleurs : dans l’hypothèse que leurs prolongements les plus durables sont aussi psychiques, et qu’ils peuvent se penser comme un système de référence intériorisé.

Comment la transmission se perpétue

Suivre ce fil conduit Franco à trois questions : « Comment ce processus a-t-il pu s’installer ? Comment peut-il continuer à être entretenu par l’école, les médias, les institutions, les industries culturelles ou les environnements numériques ? Et comment peut-on finir par servir, à son insu, le système que l’on pense sincèrement combattre ? »

L’énumération déplace le regard. Il ne s’agit plus seulement des grandes périodes de l’histoire, mais de lieux ordinaires : la salle de classe, l’écran, les productions culturelles, les réseaux. Dans cette lecture, le « moi blanchi » n’est pas un héritage figé ; c’est un processus entretenu au quotidien. La dernière question est la plus dérangeante : elle suggère que l’on peut contribuer à reproduire ce que l’on croit combattre. C’est ce paradoxe que les images choisies par Franco cherchent à rendre sensible.

Quatre images pour un ennemi invisible

La première vient de la biologie. Franco convoque l’Ophiocordyceps unilateralis, un champignon parasite qui, écrit-il, « zombifie » la fourmi en détournant à son insu certaines de ses conduites, « au profit de sa propre reproduction et au détriment de son hôte ». Le phénomène est bien documenté : les fourmis infectées quittent leur colonie et s’agrippent par les mandibules à la végétation avant de mourir, à un emplacement favorable au développement du champignon et à la dispersion de ses spores (Hughes et al., BMC Ecology, 2011). L’image résume la thèse : un comportement peut sembler venir de soi tout en servant un autre que soi.

Franco y ajoute trois figures, qu’il nomme sans les développer dans son texte, mais dont le sens se lit aisément : l’agent double, qui sert un camp tout en paraissant appartenir à l’autre ; le cheval de Troie, que l’on fait soi-même entrer dans ses murs ; le contremaître intérieur, qui rend inutile la présence d’un maître extérieur pour faire respecter l’ordre établi. Ensemble, ces images décrivent ce qu’il appelle « cette guerre invisible » entre le « moi blanchi » et le « moi authentique ».

Neurocolonisation et neuro-résistance

Ce processus d’ensemble, Franco le désigne par un terme qui lui est propre : la « neurocolonisation ». Il ne s’agit pas d’une notion issue des neurosciences, mais du nom qu’il donne à une colonisation qui ne porterait plus seulement sur les territoires et les corps, et s’exercerait sur les manières de penser et de se percevoir.

À ce diagnostic, il oppose une « neuro-résistance afro destinée à construire une immunité intellectuelle collective ». La métaphore prolonge celle du parasite : là où l’Ophiocordyceps détourne son hôte, l’immunité doit lui permettre de reconnaître l’intrus et de s’en défendre. Elle est pensée comme collective, et non comme une simple prise de conscience individuelle.

Du marronnage intellectuel aux institutions

Le moteur de cette résistance, selon Franco, est le « marronnage intellectuel ». Le mot est chargé d’histoire : le marronnage désigne la fuite des personnes réduites en esclavage hors des plantations, et parfois la création de communautés libres (Fondation pour la mémoire de l’esclavage). Franco transpose cette figure dans le champ des idées : s’affranchir des cadres de pensée imposés pour en reconstruire d’autres.

Mais il prend soin de préciser que cette résistance « n’est pas pensée comme une finalité ». Elle répond, écrit-il, à « la nécessité présente de reconstruire les conditions permettant, à terme, de régénérer pleinement nos propres satellites institutionnels afrocentrés, capables de produire, transmettre et protéger nos systèmes de référence face aux systèmes blancocentrés que la neurocolonisation continue de nous imposer ».

Le propos change ici d’échelle. Après le diagnostic intime vient un projet collectif. Franco ne détaille pas la forme que prendraient ces « satellites institutionnels » ; l’expression désigne en creux des structures capables de produire et de transmettre du savoir, en miroir de l’école, des médias et des industries culturelles qu’il identifie comme les vecteurs du « moi blanchi ».

Ce que l’émission a soulevé

Lors des échanges, le concept n’a pas suscité une adhésion uniforme. Certains participants ont dit avoir du mal à suivre le raisonnement qui mène de l’histoire coloniale à la perception de soi ; d’autres ont affirmé percevoir clairement ces mécanismes. Franco a invité chacun à s’exprimer librement, en ramenant la discussion à une interrogation personnelle : son propre « je » s’enracine-t-il dans un référentiel afrocentré, ou reste-t-il tributaire du blancocentrisme ?

Ces réactions disent aussi la nature du propos. Le « moi blanchi » se présente moins comme un fait établi que comme une grille de lecture, qui gagne à être discutée, éprouvée et confrontée à l’expérience de chacun.

Qui parle lorsque je dis « je » ?

Franco conclut sur une question qu’il adresse « à chacun face au miroir » :

Qui parle lorsque je dis « je » ?
Le « moi authentique » ou le « moi blanchi » ?

La question ne tranche rien à la place du lecteur. Elle l’invite à se demander d’où il parle avant de juger le monde. C’est là l’ennemi dans le miroir tel que le décrit Franco : un adversaire qui ne se tient pas en face, mais à l’intérieur.

Cet article s’appuie sur l’émission et sur le texte de présentation transmis par Franco après sa diffusion ; les citations de ce texte sont reproduites à l’identique. Les concepts de « moi blanchi », de « neurocolonisation » et de « neuro-résistance » sont ceux de l’intervenant.

Sources :
Émission « Moi blanchi vs moi authentique » (Mobali Makasi, 4 octobre 2026) — https://www.youtube.com/watch?v=t1ZSmXX4OfY
Franco, « Moi blanchi vs moi authentique — L’ennemi dans le miroir », texte transmis par l’intervenant après l’émission (complément intervenant, archives MUNTU).
D. P. Hughes et al., « Behavioral mechanisms and morphological symptoms of zombie ants dying from fungal infection », BMC Ecology, 11:13, 2011 — https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC3118224/
Fondation pour la mémoire de l’esclavage, fiche pédagogique « Terre marronne » (2024) — memoire-esclavage.org