Faire tomber la ségrégation par le droit
Diplômée de Columbia Law School en 1946, Constance Baker Motley rejoint le NAACP Legal Defense Fund aux côtés de Thurgood Marshall. Elle prend part à une stratégie patiente et offensive : attaquer devant les tribunaux les fondements juridiques qui permettent à la ségrégation de se maintenir.
Elle fait partie de l’équipe qui prépare les arguments de Brown v. Board of Education. En 1954, la Cour suprême déclare inconstitutionnelle la ségrégation dans les écoles publiques. La décision ouvre aussitôt une autre bataille : celle de son application dans des États déterminés à lui résister.
Une stratégie juridique à l’échelle du Sud
Au tournant des années 1960, Motley intervient dans plusieurs batailles décisives pour l’intégration des universités du Sud. Elle dirige notamment le contentieux qui conduit à l’admission de Hamilton Holmes et Charlayne Hunter à l’Université de Géorgie, et travaille également sur des affaires concernant l’Alabama, la Floride, le Mississippi ou encore Clemson College en Caroline du Sud.
Ces affaires révèlent l’ampleur de son travail. Motley ne défend pas seulement des étudiants : elle attaque, dossier après dossier, les mécanismes administratifs et juridiques utilisés pour préserver la séparation raciale malgré les décisions fédérales.
Dans le Sud ségrégationniste, une décision de justice pouvait être reconnue par la loi et pourtant combattue dans les faits. États, universités et autorités locales disposaient encore de nombreux moyens pour retarder son application.
Le combat de Constance Baker Motley se situait précisément à cet endroit : transformer des droits reconnus en droits réellement exercés.
Le combat pour James Meredith
En 1961, James Meredith demande son admission à l’University of Mississippi, qui n’a encore jamais admis d’étudiant noir. Constance Baker Motley prend la direction de la bataille judiciaire engagée contre l’université et l’État du Mississippi.
Malgré les décisions judiciaires favorables à Meredith, les autorités du Mississippi poursuivent leur résistance. Son entrée à l’université en 1962, sous protection fédérale, transforme le campus en l’un des lieux où s’affrontent ouvertement l’autorité fédérale et l’ordre ségrégationniste du Sud.
Constance Baker Motley devient la première femme noire à plaider devant la Cour suprême des États-Unis. Sur les dix affaires qu’elle y défend, elle en remporte neuf.
Ces neuf victoires ne résument qu’une partie de son activité. Lorsqu’elle quitte le Legal Defense Fund en 1965, Motley a aussi participé à des dizaines d’affaires portées devant la Cour suprême, touchant l’école, les transports, les lieux publics et le droit de manifester.
De l’avocate à la politique
Après près de vingt ans au cœur du contentieux des droits civiques, elle choisit en 1964 un autre terrain d’action et devient la première femme noire élue au Sénat de l’État de New York. L’année suivante, elle accède à la présidence de l’arrondissement de Manhattan, devenant la première femme à occuper cette fonction.
Ce passage à la politique élargit son terrain d’action. Après avoir combattu la discrimination devant les tribunaux, Motley intervient désormais au cœur des institutions new-yorkaises, où le logement, l’aménagement urbain et l’accès aux services publics posent autrement la question de l’égalité.
Sa nomination fait de Constance Baker Motley la première femme noire à accéder à la magistrature fédérale aux États-Unis.
Cette étape dépasse sa seule trajectoire individuelle. Après près de vingt ans à combattre les mécanismes de la ségrégation devant les tribunaux, elle entre dans une institution judiciaire dont les Afro-Américains — et plus encore les femmes noires — avaient longtemps été largement tenus à l’écart.
L’institution devant laquelle elle plaidait devient désormais celle au sein de laquelle elle juge.De la politique au banc fédéral
En 1966, le président Lyndon B. Johnson la nomme à la cour fédérale du district sud de New York. Confirmée par le Sénat le 30 août, elle entame alors une carrière judiciaire qui la place durablement au cœur de l’une des juridictions fédérales les plus importantes du pays.
Sa carrière judiciaire se poursuit pendant plusieurs décennies. Elle devient Chief Judge du Southern District of New York en 1982, puis prend le statut de senior judge en 1986.
Sa trajectoire réunit ainsi plusieurs dimensions rarement incarnées par une même personne : combattre la ségrégation devant les tribunaux, exercer le pouvoir politique puis entrer elle-même dans la magistrature fédérale. Elle montre comment une génération de juristes des droits civiques a déplacé les frontières de ceux qui pouvaient étudier, agir, gouverner — et finalement rendre la justice.

