Que se passait-il réellement derrière les portes d’un temple de Kemet lorsque commençait le rituel quotidien ?
Avant même de s’approcher de l’image divine, le prêtre devait se préparer, se purifier, franchir différents espaces du temple, ouvrir le sanctuaire, accomplir des paroles et des gestes précis, présenter des offrandes, parfumer, vêtir, puis refermer ce qui avait été ouvert.
Derrière cette succession d’actes apparaît une conception du sacré fondée sur l’ordre, la préparation, le soin et la relation avec le divin.
C’est cette logique que Sonjedi Ankh Ra est venu présenter au cours de l’émission Le rituel quotidien des anciens temples et la pratique kémitique d’aujourd’hui, enregistrée le 22 février 2026 pour Mobali Makasi.
Enseignant du Medu Neter, l’écriture hiéroglyphique de l’Égypte ancienne, depuis une dizaine d’années, Sonjedi Ankh Ra est instructeur à l’Institut de philologie kémétique depuis 2019. Il a étudié auprès de plusieurs enseignants du Medu Neter, parmi lesquels Ankh Mi Ra, Mfundishi Jhutyms ka n Heru et Sebat Rkhty Amen. Il est également initié et scribe royal du Temple d’Anu, à Newark, dans le New Jersey.
Avant le sanctuaire : devenir pur
Dans le rituel du temple, le premier acte n’est pas l’offrande. C’est la préparation de celui qui va l’accomplir. La purification précède l’entrée dans l’espace sacré.
Sonjedi Ankh Ra revient notamment sur le terme wab, associé à l’idée de pureté ou de propreté, et sur les différentes formes de préparation corporelle évoquées au cours de l’émission : lavage du corps, de la bouche, de la langue ou encore des ongles.
Le vêtement participe lui aussi à cette préparation. Le lin blanc est présenté comme un élément associé à la pureté et, plus largement, à certaines représentations spirituelles présentes dans différentes traditions africaines.
La purification marque ainsi un passage d’un état à un autre : avant de rencontrer le sacré, l’être humain se prépare à entrer dans un espace soumis à un ordre précis.
Pureté rituelle, alimentation et corps
La notion de pureté ne concerne pas uniquement le lavage. Sonjedi revient également sur certaines prescriptions alimentaires et sur les conditions d’accès à l’espace sacré. Il évoque des interdits associés à certains animaux ainsi que la question du porc, puis la question des menstruations.
Il refuse de présenter le cycle menstruel comme une souillure morale et le décrit plutôt comme un processus naturel de nettoyage, tout en rappelant plusieurs considérations pratiques liées à l’hygiène et à l’organisation de la vie ancienne.
Maât : pourquoi le rituel suit un ordre
Que se passe-t-il lorsque le protocole n’est pas respecté ? Pour répondre à cette question, Sonjedi Ankh Ra revient à Maât, présentée comme ce qui est juste, correct, équilibré et ordonné.
Le rituel obéit à une séquence parce que certaines actions doivent précéder les autres : on se purifie avant d’entrer, on ouvre avant de présenter, on prépare avant d’offrir.
Faire les choses dans l’ordre devient une manière de maintenir Maât.
Entrer dans le temple
Cette progression se retrouve aussi dans l’architecture. À partir d’un plan de temple présenté pendant l’émission, Sonjedi décrit une succession d’espaces dont l’accès devient progressivement plus restreint : le pylône, des espaces accessibles à un public plus large, des salles davantage réservées au personnel sacerdotal, puis le sanctuaire où se trouve l’image divine.
Le temple organise donc physiquement une progression vers le sacré. Le célébrant ne passe pas directement du monde extérieur à la présence divine : il avance, franchit, se prépare, puis ouvre le sanctuaire.
Lorsque le sanctuaire s’ouvre
Le principal ensemble documentaire présenté au cours de l’émission concerne ce que les égyptologues appellent généralement le rituel quotidien du temple. Sonjedi s’appuie notamment sur le Papyrus Berlin 3055, sur des inscriptions du temple d’Edfou, ainsi que sur des formules issues des Textes des Pyramides et des Textes des Sarcophages.
Le rituel est présenté comme une succession d’environ treize phases. Au-delà du nombre précis d’étapes, c’est leur enchaînement qui permet d’en saisir le mouvement.
Prendre soin du divin
L’une des comparaisons les plus marquantes proposées par Sonjedi concerne le soin apporté à un parent âgé. Lorsqu’un ancien n’est plus en mesure d’accomplir seul certains gestes quotidiens, ses descendants peuvent le laver, le nourrir, l’habiller ou prendre soin de lui.
Il propose de regarder certaines dimensions du rituel sous cet angle. Laver, parfumer, vêtir ou nourrir rituellement la divinité s’inscriraient alors dans une relation comparable de soin et de réciprocité.
L’offrande ne signifie plus seulement « donner pour recevoir », mais entretenir la relation avec ce que l’on reconnaît comme sacré.
Une pratique personnelle aujourd’hui
L’émission ne s’arrête pas à la description du rituel ancien. Sonjedi Ankh Ra propose également une manière d’en transposer certains principes dans une pratique quotidienne personnelle.
Il évoque trois moments de la journée : le matin, le milieu du jour et le soir. Il présente aussi plusieurs formes de purification : l’eau, les huiles et la fumigation. La myrrhe est évoquée pour le matin, l’encens pour le milieu du jour et le kyphi pour le soir.
Des paroles issues de textes anciens peuvent également accompagner ces gestes. L’émission ouvre ainsi un passage entre le rituel du temple et la pratique personnelle contemporaine.
Kemet et les religions postérieures
L’entretien aborde également les relations entre Kemet et les religions apparues plus tard. Sonjedi revient sur l’idée selon laquelle le christianisme, le judaïsme ou l’islam auraient directement repris une grande partie de leurs éléments à l’Égypte ancienne, et propose une lecture plus large des influences historiques.
Il évoque Kemet, mais aussi les traditions cananéennes, le zoroastrisme, le monde grec, le monde romain et différentes traditions arabes préislamiques.
Il rejette notamment l’idée selon laquelle Osiris aurait été crucifié de la même manière que Jésus, et revient plutôt sur le démembrement d’Osiris, sa reconstitution et les cycles de mort et de renaissance auxquels il associe ce récit.
Lire Kemet depuis l’Afrique
Une autre dimension importante concerne la manière dont l’Égypte ancienne est étudiée. Sonjedi insiste sur l’importance des chercheurs africains et afrodescendants capables de mettre les textes égyptiens en relation avec d’autres langues, cultures et traditions du continent.
Il cite notamment Cheikh Anta Diop et Théophile Obenga, ainsi que plusieurs auteurs et chercheurs africains et afrodescendants travaillant sur la langue, la spiritualité, l’histoire ou les civilisations anciennes.

Horemakhet, grand prêtre d’Amon
Statue publiée par Georges Legrain en 1914 et aujourd’hui exposée au Musée de la Nubie.
Du temple ancien à la pratique contemporaine
Au fil de l’entretien, le rituel quotidien apparaît comme un ensemble organisé de gestes et de principes : se préparer, se purifier, respecter un ordre, franchir des seuils, ouvrir le sanctuaire, présenter des paroles et des offrandes, prendre soin de la divinité, maintenir Maât, puis refermer ce qui a été ouvert.
Sonjedi relie cette organisation ancienne à une pratique contemporaine dans laquelle certains de ces principes peuvent retrouver une place dans la vie quotidienne : l’eau, les huiles, l’encens, les paroles, les heures de la journée, la discipline, la purification et la relation avec les ancêtres et le divin.
L’entretien montre ainsi comment il envisage le passage entre l’étude des textes anciens et une pratique kémitique vécue aujourd’hui.
Sources anciennes évoquées pendant l’émission
- Le Papyrus Berlin 3055, consacré au rituel quotidien du temple d’Amon-Rê.
- Les inscriptions du temple d’Edfou.
- Les Textes des Pyramides.
- Les Textes des Sarcophages.
- Le Conte du Naufragé.
- Une stèle de Neferhotep à Abydos.
Parmi les auteurs et chercheurs évoqués figurent notamment Marimba Ani, Kimani S. K. Nehusi, Théophile Obenga, Jacob H. Carruthers, Maulana Karenga, Ayi Kwei Armah, Solange Ashby, Rkhty Amen, Mario Beatty, Martin Delany, W. E. B. Du Bois et Asar Imhotep.
